Dans le vieux bourg de Maurs, il y avait autrefois trois fontaines célèbres : la fontaine du Marché, la fontaine du Coustalou et la fontaine des Tanneurs. On disait que l’eau n’y avait pas le même goût, car chacune gardait les secrets du quartier qu’elle abreuvait.
Et parmi tous les secrets du village, aucun n’était plus connu que celui du « Coq des Trois Fontaines ».
Le coq, ce n’était pas un vrai gallinacé, mais un homme : Baptiste Delrieu, un célibataire endurci, moustache noire, veste de velours élimée et démarche de paon. À quarante ans passés, il n’avait jamais voulu se marier. « Une femme, ça vous attache comme une chèvre à son piquet », répétait-il au café en tirant sur sa pipe. Pourtant, les femmes ne lui déplaisaient guère.
Le problème, c’est qu’il en aimait trois à la fois.
⛲ À la fontaine du Marché vivait Marianne, veuve d’un boucher, femme solide au regard franc. Baptiste allait chez elle les lundis soirs, officiellement pour « réparer les volets ». Les voisines remarquaient bien qu’il mettait deux heures à remettre un gond.
⛲ À la fontaine du Coustalou demeurait Éléonore, couturière aux cheveux couleur de blé. Chez elle, Baptiste passait les mercredis. On l’y voyait entrer avec des morceaux d’étoffe sous le bras, prétendant faire repriser ses chemises alors qu’il n’en changeait presque jamais.
⛲ Enfin, près de la fontaine des Tanneurs habitait Rosalie, aubergiste rieuse qui servait le meilleur vin du canton. Baptiste y soupait le samedi, toujours assis à la même table, sous le vieux miroir piqué.
Le village entier connaissait l’affaire.
Mais dans les campagnes d’autrefois, on savait garder les apparences. Chacune des trois femmes croyait être la seule à compter vraiment. Et Baptiste, fier comme un coq sur son fumier, allait d’une fontaine à l’autre avec une ponctualité d’horloge.
Seulement voilà : un été de grande sécheresse, les trois fontaines du village commencèrent à manquer d’eau. Le maire ordonna que les habitants viennent puiser à tour de rôle à la seule source encore abondante, celle de la place centrale.
Le destin aime les farces.
Un mardi matin, Marianne arriva avec son seau de cuivre. Éléonore était déjà là, tenant sa cruche. Rosalie arriva la troisième avec ses brocs d’auberge. Les trois femmes se saluèrent poliment… jusqu’à ce qu’elles remarquent toutes, pendue à la ceinture de Baptiste — qui aidait soi-disant chacun des foyers — la même petite médaille de saint Roch.
Marianne fronça les sourcils.
— Tiens donc… je croyais lui avoir offerte pour sa fête.
Éléonore répondit :
— C’est impossible. C’est moi qui la lui ai donnée aux Rameaux.
Rosalie éclata de rire :
— Alors il faudrait demander au coq comment il fait pour recevoir trois fois le même cadeau !
Le silence tomba sur la place.
Baptiste devint rouge comme une écrevisse cuite.
On raconte que même l’eau de la fontaine sembla s’arrêter un instant.
Les trois femmes comprirent aussitôt. Elles se regardèrent, puis, au lieu de se quereller, éclatèrent d’un même rire sonore qui attira tous les habitants aux fenêtres.
Marianne déclara :
— Puisqu’il aime courir les fontaines, il ira désormais boire seul !
Et ce jour-là, Baptiste fut chassé des trois maisons à la fois.
Pendant des années, les enfants du village chantèrent derrière lui :
> « Coq des Trois Fontaines,
> Qui croyait boire partout,
> A perdu ses trois poules
> Et son vin par-dessus tout ! »
Depuis lors, quand un homme se montre trop galant dans plusieurs quartiers à la fois, les anciens du pays disent encore en souriant :
— Méfie-toi… tu finiras comme le Coq des Trois Fontaines. 🐓⛲⛲⛲
Les noms, les lieux, sont fictifs, même les fontaines ont changées de nom 🤣